S'envolent nos espoirs
Le retour vers Corvis est morne et silencieux. On doit camper autour d’un maigre feu en bordure de la forêt que l’on finit de traverser.
5 Gorim
La nuit a été courte, heureusement, car ponctuée de cauchemars dont je n’arrive plus à me souvenir le matin venu. J’ai comme l’impression d’être possédé.
Étant le dernier à monter la garde, les préparatifs du déjeuner ne nécessitent pas l’allumage d’un feu. Ma colère est mon carburant : le seul contact des écuelles suffit à réchauffer le bouillon matinal. Il me parait maintenant clair qu’en mourant, Amelyass a laissé de sa magie infuser en moi. L’impression de possession ne me quitte pas !
Une fois à Corvis, on se rend directement chez le capitaine Helstrom, avec la dépouille d’Amélyass dans la carriole d’Albérich…
Bien sur, il est en tournée. Je laisse Boris sur place au cas où il reviendrait et, avec Albérich, on passe au Creuset d’Or, l’Ordre auquel appartenait Amelyass. La bureaucratie ambiante fait que l’on n’a aucune réponse sur quoi faire de lui pour le moment. Je devrais pouvoir parler à quelqu’un en charge en début d’après-midi.
On ramène alors le corps à l’Église. Albérich s’arrange pour que ses frères en prennent soin en attendant des funérailles. Pendant ce temps, c’est moi qui prend soin de moi et je peux enfin faire un brin de toilette et me changer.
On peut ensuite faire notre rapport au Père Dumas qui est au trente-sixième dessous devant ce qu’a fait sa nièce. Je lui fais tout de même remarquer qu’elle n’a toujours tué personne. Bon, il semblerait que jouer avec des morts serait plus grave que d’en fabriquer. Drôle d’époque.
L’espace de quelques minutes, il nous vient l’idée saugrenue de nous prendre pour des stratèges militaires. Le Père Dumas sort une carte. On l’étudie pour voir ce qu’il serait le plus efficace pour défendre la ville de l’invasion que l’on redoute. J’y vais même de mes petites idées ridicules de général en herbe.
Voyant que tout cela ne mène à rien, je repars avec Albérich au guet. Boris y aurait vu le capitaine qui n’est plus là.
On revient à l’Église : il dort dans une cellule ! Semble-t-il que la nuit sera longue. Je t’en foutrais des longues nuits : c’est même La Longue Nuit !
Bref, on a une nouvelle discussion avec le Père Dumas. Je dois négocier comme aux plus beaux jours pour conserver une partie des rituels nécromantiques écrits de la main d’Alexia, afin de pouvoir servir de preuve devant la justice si nécessaire.
Le papier en poche, je repars, toujours avec Albérich, au Creuset d’Or. Non sans réveiller auparavant Boris qui s’était emparé du livre de magie d’Amelyass. Ce con nous dit qu’il dort alors qu’en fait il lit le truc ! C’est le monde à l’envers. Je lui laisse son joujou, lui rappelant au passage qu’il faudra penser à vérifier la valeur des pierres précieuses dégotées dans l’antre du gorax. On prendra le livre si nécessaire après avoir vu ce qu’il convient d’en faire avec les sorciers.
Cette fois, au Creuset d’Or, je parviens à obtenir un peu plus d’informations, ça ne nous avance pas : le petit homme venait d’arriver – on le savait – mais surtout n’avait laissé aucune indication sur sa famille, sa religion, ses dernières volontés et tout le tralala.
Bref, faute de mieux, on va faire ça traditionnellement puisque, en plus, on a de la main d’œuvre religieuse sous la main. J’espère qu’ils nous feront un truc digne.
Quant au livre, ils s’en carrent. Boris va pouvoir continuer à le lire. J’espère qu’il ne va pas le gribouiller, j’ai cru comprendre que ça valait tout de même son poids d'or, ce genre d’article.
Je demande au sorcier si c’est normal que de produire des manifestations magiques depuis la mort d’Amelyass. Sa mort aurait-elle pu infuser mon esprit de sa magie ? L’idée lui parait étrange.
Mon idée suivante lui paraît tout aussi bizarre. Moi qui croyait que les sorciers étaient des excentriques. Ils sont encore plus conservateurs que les prêtres. Je lui demande comment détruire un objet magique.
« Hou la la, mon bon monsieur, vous comprenez, ce n’est pas si simple. Il faut étudier longuement le cas avant de pouvoir conclure sur la méthode pour y parvenir »
Bref, ça ne l’intéresse pas de sauver la ville en détruisant Witchfire. Amelyass n’était pas du genre à étudier longuement avant de balancer ses boules de feu, et il n’était qu’un apprenti. Le chef du Creuset d’Or doit être autre chose qu’un apprenti et doit sans doute connaître un tour pour faire fondre l’épée dans son putain de creuset !
Je leur dit tout de même que si je mets la main sur l’épée, je la leur rapporterai fissa pour qu’ils me montrent de quoi ils sont capables pour éviter la mise à sac de la ville.
On repart pour la capitainerie où on peut voir le capitaine Helstrom. Il ne peut pas faire sortir de force armée pour contrer l’arrivée de non-morts et il nous fera prévenir lorsque la ville aura besoin de forces vives. Albérich insiste pour que la milice soit équipée au maximum de gourdins ou de bons marteaux pour mieux briser les os qui bougent.
À priori, on en a fini avec son travail, je dois réclamer pour qu’il nous paie. Il donne 40 Couronnes à Albérich, je lui rappelle qu’il ne me doit rien alors qu’il allait faire de même pour moi. Je compte sur lui pour toute information sur Victor. Je réclame tout de même la part d’Amelyass. Albérich indique qu’elle servira pour l’Église et ses funérailles, et il prend aussi la bourse.
Je continue avec Albérich ma tournée des popotes. On passe au tribunal où l’agitation semble régner. Avec les festivités, les affaires à régler sont légions.
Je parviens à rencontrer la greffière du magistrat Borloch qui me confirme qu’il est à la capitale, au tribunal de Caspia, pour affaires, et qu’il rentrera après les fêtes. Elle ignore s’il est ou non déjà en route pour rentrer. Du coup, comme il n’est pas là, je lui demande qui est le magistrat le plus haut placé actuellement présent qui pourrait, sur requête judiciaire, nous permettre d’accéder à ses dossiers – le Père Dumas m’a en effet confirmé que le seul qui connaisse l’identité du bourreau est le magistrat ayant instruit l’affaire : Borloch.
Il est en pleine audience, j’arrive à mettre un visage sur le nom que sa greffière me donne : Kreel Belker.
Retour à l’Église et dodo bien mérité, en espérant ne pas être réveillé en pleine nuit !
6 Gorim
Raté !
L’alerte est donnée en plein milieu de la nuit.
L’attaque se fait par le fleuve. Je prends la longue-vue qu’Amelyass avait trouvé pour voir ce qu’il se passe.
Un navire de guerre de Corvis fait feu sur des squelettes entrelacés qui sortent de l’eau, format des sortes de radeaux improvisés portés par le courant au centre de la ville. Le canon ne peut pas grand chose face à la quantité de squelettes qui viennent des eaux. Il ne tarde pas à être pris d’assaut et à partir en flammes. La ville est attaquée, et pas à moitié.
Fuir !
Je me précipite aux écuries de l’Église pour retrouver la monture qui m’a servi à faire le voyage vers Fort Rhyker et je quitte l’Église. Direction les portes Est.
Mais c’est déjà trop tard. Un carrosse fou, conduit par des squelettes, déboule au milieu de la rue, écrasant des gens qui commencent à paniquer. Mon cheval se cabre et me laisse le cul par terre, alors qu’il s’enfuit, les yeux exorbités par la panique.
Je tente de gagner le Sud par un des ponts, mais les squelettes venus du fleuve le prennent d’assaut.
Blessés et morts jonchent déjà les rues et je dois me replier vers le Temple.
Je suis maudit. Après la guerre civile à Fharin, c’est encore pire à Corvis. Déjà que je m’en suis sorti par je ne sais quel miracle auparavant, je crois que là, tout est perdu, surtout si je vais à l’Église où toutes les forces vont se concentrer.
Mais quitte à mourir, j’ai l’impression qu’il ne faut pas que ce soit dans l’anonymat le plus complet. Voyons voir ce que l’on peut faire là-bas.
Je peux entrer par l’entrée Sud. Elle n’est gardée que par quelques prêtres. Elle n’est même pas barricadée. Il faut que je leur susurre l’idée.
Mais l’essentiel de l’action à l’air de provenir de l’entrée Ouest.
Boris et Albérich tiennent, avec un petit groupe de prêtres et le Père Dumas à leur tête, un pont constituant l’une des trois entrées vers l’Église. Avant de leur prêter main forte, je couvre d’une illusion la porte d’entrée du mausolée de la mère d’Alexia. Je ne sais pas si ça fonctionne comme dans l’un des rêves qui m’a hanté cette nuit, mais en tout cas, je vois la porte disparaître au profit d’un mur. L’un des novices qui gardait le lieu, bouche bée, semble confirmer l’existence de l’illusion. Dans la mesure où l’on peut évoquer une existence pour une illusion !
Puis je me rends au pont où j’aide à décrocher les grappins des squelettes qui tentent l’escalade.
La petite troupe semble bien tenir le choc face à l’armée des morts mais, tout à coup, je ne sais pas trop pourquoi, le Père Dumas sonne la retraite et l’on se retrouve, complètement à découvert, devant le mausolée.
J’ai confirmation que mon illusion fonctionne, mais pas parfaitement. Le pot-au-rose est découvert par une grande nana issue de je ne sais où, qui combattait auprès du Père Dumas lorsque je suis arrivé. Tout le monde voit maintenant les petites imperfections de l’image que j’avais élaborée, en pleine nuit en plus.
Albérich fait pousser des sortes de ronces qui ralentissent la progression des squelettes pendant que Boris lance… des boules de feu !
Je crois bien qu’il a réussi à décrypter le bouquin d’Amélyass.
Ma théorie ne paraît plus si farfelue. La magie d’Amélyass a infusé en nous. Albérich en convient aussi.
Au final, nous sommes rapidement encerclés par des centaines, voire des milliers de squelettes. Mais ceux-ci n’attaquent plus. Ils se contentent d’encercler le mausolée, et nous avec. Je me suis réfugié sur le toit du mausolée, ombre parmi les ombres, en attendant l’arrivée d’Alexia, ce qui ne saurait tarder.
Elle ne se refuse pas les effets spéciaux et arrive en volant, accompagnée des 4 sorcières qu’elle a relevées. Il leur manque toutefois leur balai.
Alexia nous demande de nous écarter et de la laisser passer, insistant sur le fait que cela mettra un terme à toute cette folie.
Elle ouvre comme si de rien n’était la porte du mausolée.
Je ne demande qu’à la croire sur ses intentions, mais… en fait, non. Nous n’en sortirons de toutes façons pas vivants. Albérich et ses semblables ne la laisseront pas faire. Son oncle la supplie à genoux, vainement. Puis Albérich semble faire une rapide prière à son dieu. L’irréparable va se produire, je le sens. J’en profite au même moment, encore grâce à l’esprit d’Amelyass, à voir mes fantasmes se réaliser : à l’aide de ma main, je défais d’un mouvement expert la grosse ceinture qui tenait les braies d’Alexia. Elles tombent à ses pieds et moi, je n’ai pas bougé ! Ma main semble s’être projetée comme par enchantement et il s’en suit un moment de confusion qui ne semble pas faire vaciller sa détermination. La honte qu’a provoqué mon geste n’a pas vraiment été utilisée comme je l’espérais par mes compagnons pour essayer de la stopper. Résigné, une larme au coin de l’œil, je vise sa gorge d’un de mes carreaux. Il ne touche que l’épaule.
Albérich court dans le mausolée ouvert suivi d’Alexia et attrape l’épée de sa mère : Witchfire. Elle luit d’un feu noir et est parcourue d’éclairs bleu acier peu engageants. J’entre dans le mausolée à mon tour. Alexia, bien sur, demande l’épée et, devant le refus d’Albérich, le paralyse encore une fois. Je suis à nouveau pris moi-même par cette désagréable sensation dans laquelle tout mon corps semble aussi rouillé qu’une vieille machine. Alexia s’empare de l’épée et ressort du mausolée. Les 4 sorcières, dont la tête a été recousue, se chargent du corps de sa mère pour le prendre avec elles.
Là, l’invraisemblable se produit.
Une créature, dont la lourde cape est ornée de crânes et qui porte un bâton fumant, d’aspect maléfique, se matérialise dans l’air, dans le dos d’Alexia. Elle lui plante une dague entre les côtes. Alexia et l’épée tombent, mais il n’a pas le temps de s’en saisir qu’une masse de squelettes le plaque au sol.
Il nous hurle de prendre l’épée, de lui la donner.
La fille qui avait mis à nu mon illusion semble connaître le gueux – est-elle de mèche ? Elle semble s’étonner de sa présence ici, croyait que son ordre, des inquisiteurs dit-elle, avait disparu.
C’est la confusion la plus totale.
Alexia n’en a cure, elle n’est pas morte, que blessée. Elle se relève, prend l’épée et quitte les lieux par la voie des airs, avec les sorcières, le corps de sa mère et Witchfire.
Les squelettes tombent au sol et redeviennent les tas d’os qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être.
La discussion avec, l’homme – un sorcier, un inquisiteur, un démon ? – ne s’éternise pas. Il ne veut pas dévoiler ses intentions mais jure ses grands dieux – lesquels ? – qu’il est de notre côté. Puis, en colère à cause de la disparition de l’épée, il disparaît, comme il est venu, nous laissant chacun là comme deux ronds de flan, au milieu de ce spectacle de désolation…

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